Toujours chercher, toujours créer... à défaut d’être un astronaute.

Conférence d'ouverture de la 45° Rencontre québécoise internationale des écrivains, sur le thème "Écrire l'art", qui eut lieu à Montréal, le 21 avril 2017.


Voici quelques noms de créateurs qui ont, tout au long de leur vie, exercé une ou plusieurs formes d’art.
J.W. Goethe (écrivain/dessin) ; August Strindberg  (dramaturge/peintre, photographie) ; Arnold Schoenberg (compositeur/ écrits-peinture); Paul Klee (peintre, écrits/musicien) ; Mark Rothko (peintre, écrits) ; Hector Berlioz (compositeur, écrivain) ; Félix Mendelssohn (compositeur, dessin) ; Ingmar Bergman (cinéaste, écriture) ; François Truffaut (cinéaste, écrits) ; Robert Bresson (cinéaste, écrit) ;  Pier Paolo Pasolini (cinéaste, poète) ; Clarice Lispector (écrivaine, peinture) ; Eugène Delacroix (peintre, écrits) ; Alberto Giacometti (peintre, sculpteur, écrits) ; Henri Matisse (peintre, écrits) ; Antonin Artaud (écrivain, dessin, peinture) ; Iannis Xenakis (architecte, compositeur) ; Vladimir Kandinsky (peintre, écrits) ; Roland Giguère (gravure, poésie) ; Henri Michaux (écrivain, peintre) ; Michelangelo Antonioni (cinéaste, peintre) ; Federico Fellini (cinéaste, dessin) ; Dino Buzzati (écrivain, peintre) ; William Blake (poète, peintre) ; Jean Cocteau (écrivain, cinéaste, peintre, dessinateur) ; J.M.G. Le Clézio (écrivain, dessin) ; Frida Kahlo (peintre, écrits) ; Victor Hugo (écrivain, dessin) ;  Jules et  Edmond de Goncourt, (écrivains, dessins) ; Saint-Denis Garneau (poésie, peintre) ; Robert Lalonde (écrivain, comédien) ; Françoise Sullivan (peintre, chorégraphie, danse) ; Jean-Pierre Perreault (chorégraphe/danseur, peintre, dessin) ; Herménégilde Chiasson (poète, peintre, cinéaste, dramaturge, essayiste) ; et tant d’autres. 

Solo no. 1, pour violon (dédié à Malcolm Goldstein) composé en 2005. Durée : 4'30''.

...À défaut d’être un astronaute...
Au mois d’avril 1962, à l’âge de cinq ans et demi, j’ai avalé, sans m’en rendre compte, une épingle à tête. Elle s’est logée dans l’intestin. On m’a opéré pour l’en extraire. Je me souviens de tout à l’hôpital : mon lit, ma chambre, la venue de l’infirmière pour me conduire à la salle d’opération, la table d’opération noire, le masque qui s’est posé lentement sur mon visage pour m’endormir, l’anesthésie générale. À mon réveil : j’ai dit : J’ai soif . Quelques jours plus tard, une garde est venue enlever mes points de suture. On a dit à ma mère qu’on m’avait administré « un peu trop » d’anesthésie et que je serais « peut-être » légèrement plus lent, mais qu’à l’âge de 14-15 ans tout reviendrait normal. Or, c’est précisément à cet âge que s’est opérée en moi cette explosion créatrice de l’esprit que rien ne laissait prévoir auparavant puisque je n’aimais ni lire, ni écrire, ni me concentrer sur des choses intellectuelles à l’école ou ailleurs. J’étais physique, dans mon corps.
Enfant, j’aimais jouer avec les insectes, les mouches en particulier. Je pouvais les endormir et les réveiller. J’avais un esprit de recherche, d’expérience plutôt scientifique. Je n’aimais pas lire, ni écrire. J’aimais être dehors, explorer et observer la nature. Je suivais avec passion tous les voyages des missions spatiales que je refaisais avec mes mouches. J’observais le ciel, de jour et de nuit, en me demandant comment m’y rendre.
Ma mère a toujours conservé cette épingle dans le pot que lui avaient remis les chirurgiens de l’hôpital Notre-Dame en avril 1962. Ce n’est qu’en 2003, 41 ans plus tard, que je lui demandai de voir cette épingle pour la première fois.
Le 20 février 1962, John Glenn fut le premier astronaute américain à effectuer trois orbites autour de la Terre à bord de la capsule Mercury : Friendship 7.
L’aventure spatiale américaine m’a toujours passionné. J’avais un ami abonné à la NASA. Il recevait régulièrement de l’information sur les vols, les activités des astronautes. Il m’a donné cette adresse et j’ai reçu plusieurs dépliants. À chaque décollage à Cap Canaveral, on faisait entrer un téléviseur monté sur un haut trépied (un genre de fusée…) dans la classe pour assister à l’événement retransmis en direct. Notre directeur d’école, monsieur Marcel Sicotte, était co-animateur avec Henri Bergeron à Radio Canada pour commenter les diverses phases des missions. Grâce à lui, j’avais l’impression d’être en lien direct avec les astronautes. Ces voyages dans l’espace et sur la lune représentent l’aventure humaine qui m’a le plus bouleversé et fait rêver dans ma vie. Encore aujourd’hui le pouvoir de ces voyages est intact sur moi. Je me souviens qu’à chaque décollage, je me disais « Comme j’aimerais être à leur place (les astronautes). Quitter l’école et la classe pour partir loin. »
Puis il y a eu, bien sûr, l’exposition universelle : Expo 67. J’avais 11 ans et j’ai visité tous les pavillons. À cet âge, je n’avais aucun sens critique. J’étais ouvert, émerveillé. Ce fut, littéralement, mon premier tour du monde. Je découvrais des architectures étranges, des sons, des musiques, des races, des vêtements, des odeurs, des goûts totalement nouveaux pour moi. C’est là que j’ai vu pour la première fois la télévision en couleurs, dans le pavillon de la France, les sculptures de Nikki de Saint Phale ; entendu de la musique électronique, vu et entendu le Polytope de Iannis Xenakis, entendu une spatialisation du son avec une œuvre du compositeur Gilles Tremblay pour le papillon du Québec. La musique « montait et descendait » à l’intérieur des ascenseurs ; le cinéma écran en 360’ au pavillon de Bell téléphone ; et tellement d’autres sensations. C’était merveilleux. J’ai passé tout mon été là-bas, dans les îles de Terre des hommes. J’y suis retourné à chaque année, nostalgique d’un bonheur passé, jusqu’au moment où la ville a décidé de tout fermer pour de bon.
Il y a quelques années, j’ai raconté l’histoire de cette épingle à mon bon ami, l’artiste Raymond Gervais. Il m’a fait remarquer, stupéfait, que l’épingle, ce motif, se retrouvait sous différentes formes dans quelques-unes de mes œuvres (La boîte à épingles (1979) pour compter les 840 motifs des Vexations pour piano de Satie ; les 60,000 petits bâtonnets coiffés des petits cartons bleus plantés à la verticale du Terrain du Dictionnaire A/Z (1980-81) ; les clous plantés dans les dictionnaires des œuvres Lieux Cités/Cités (1982); les 400 tiges d’acier du Lightning Field de Walter de Maria, lieu principal où se déroule l’action de mon deuxième roman Là-bas, tout près ; et d’autres sans doute.
Alors je me suis dit que l’épingle-fusée avait visité un petit corps étranger. Qu’elle avait voyagé, filé, à la fois mobile et immobile dans l’apesanteur intérieure d’un petit garçon de cinq ans. L’anesthésie avait gardé cet enfant dans l’apesanteur de l,espace pendant près de dix ans. Au retour, d’autres fusée étaient sur la rampe de lancement : écriture, composition musicale, arts visuels, chorégraphie...

Toujours chercher, toujours créer...
Dans le dictionnaire Le Petit Robert, les deux mots ayant la plus longue définition sont : faire et passer
Chaque définition fait environ 4 colonnes 1/2. 
Ces deux mots résument la nature de notre venue sur Terre : nous passons et pendant ce temps nous faisons des choses.
Passer et faire sont un peu les doubles de  chercher et créer.
Les mots : «toujours chercher, toujours créer» sont tirés de l’Épigrame du texte Dieu et le Monde de J.W. Goethe. 
Je les ai lus pour la première fois à l’âge de 17 ans, je crois, dans une biographie de Robert Schumann. 
C’était le titre d’un chapitre. 
Ces mots sont tout de suite devenus ma devise en création, une route à suivre, une invitation à aller plus loin.
C’est à cet âge que la musique et la lecture, la composition et l’écriture (littéraire) sont entrés dans ma vie.
Elles l’ont changée à jamais, surtout la musique.

COMPOSER / ÉCRIRE DE LA MUSIQUE

Depuis plus de quarante ans maintenant, la musique m’accompagne ; à la fois secrète et généreuse. Pourtant, elle demeure inexplicable... Peut-être parce qu’elle n’a pas à être expliquée, mais écoutée.
J’ai composé de la musique, j’ai joué mes oeuvres en concert ; malgré cela, je reste sans mots devant l’expérience musicale. C’est comme si je devais parler de la respiration, de l’air ou du ciel.
Imaginez... L’écrivain et le ciel. Le compositeur et le ciel.
La musique a changé ma vie. Elle m,a donné le goût de la lecture et de l’écriture. Elle a été un déclencheur, une porte ouverte sur la recherche et la création. La musique m’a montré la solitude, l’écoute et la réécoute. Un silence nouveau s,est présenté à moi.
À quinze ans, j’ai eu un coup de foudre pour le piano. J’ai alors exploré cet instrument avec passion. Puis, j’ai étudié la théorie musicale, la notation, lu plusieurs biographies de compositeurs. Mon choix était fait : je consacrerais ma vie à la création.
Je n’ai pensé qu’il puisse y avoir un rapport particulier entre l’écriture et la musique. Pour moi, c’est lié. Je ne privilégie pas un mode d’expression par rapport à l’autre. Parfois, seuls les sons conviennent à l’idée. Ou bien alors, les mots suffisent à rendre telle émotion, telle image, tel sentiment.
C’est très étrange.
Pourquoi écrit-on un quatuor à cordes plutôt qu’une oeuvre orchestrale ? Là, quelque chose nous dépasse, je crois. On joue quelques notes, un accord naît, un motif, une résonance, une phrase, et l’on sait, l’on sent qu’il faut telle ou telle formation. Il y a une sonorité, un mouvement, une couleur, un timbre, une intensité à capter. On entend une masse ou une ligne. Peut-être en est-il ainsi lorsqu’un écrivain opte pour le roman, l’essai plutôt que la nouvelle.
La musique offre une autre dimension, un autre temps. Il y a paradoxe en elle. Elle est double, triple, multiple. En cela est très humaine puisque nous avons tous, je crois, des vies polyphoniques. Je la ressens comme une immobilité en mouvement. Un glissement imperceptible qui va du soupir à la véhémence, le temps d’un regard, d’une geste.
La musique crée des réseaux de distances infinies. Elle est à la fois très proche et très éloignée de nous. Elle surgit à tout instant dans notre mémoire, notre souvenir, notre vie.
Pourquoi, tout à coup, comme ça, se met-on à chanter, fredonner ? La musique vient nous chercher, traverse notre rythme.
Lorsque je lis (des mots) le silence me parle. Lorsque j’écris, le silence s’aligne, se déroule sur la page ou l’écran. Lorsque j’écoute la musique, la durée me parle, me touche. Elle cherche, médite ; hésitante et décidée à la fois. Elle est une tension fragile et redoutable, empreinte d’interrogation et de réminiscence. Elle exprime une simultanéité de déroulements divers, de vitesses quasi intemporelles.
Alors les mots et ls sons se répondent. Ils s’observent, s’inventent et célèbrent. Personnellement, je les sens complices. Ils s’invitent, chacun ayant son monde à cerner, à parcourir, à transcender.
Certains compositeurs affirment écrire de la musique, d’autres composent de la musique. C’est une question d’attitude, je crois.
Un jour, je demandai au regretté Claude Vivier comment il composait sa musique. Il me répondit : «Par couleurs.» J’ai voulu en savoir davantage. Il alla au piano et plaqua une série d’accords dans le registre aigu en me disant : «Tu vois... C’est par couleurs.»
Couleurs et mystère de la musique. Sonorité diverses de l’écriture. Soudain, il y a du sens, du non-dit à rendre visible, audible. Il y a cet invisible, ces tensions et ces souffles à communiquer. Il y a l’inexprimable à offrir. Une expérience limite, des mondes entr’aperçus à codifier, noter, transmettre.
L’écriture et la musique... Ce sujet m’offre l’occasion de renouer avec le souvenir d’une pratique qui reste pour moi très étrange.
J’aimerais comprendre et saisir le ciel. Je pourrais alors écrire une musique qui serait le ciel de chaque être...

J’ai écrit et publié des romans, une pièce pour la scène, deux chansons, j’ai réalisé une vidéo, j’ai fait de la photographie, du dessin, des installations, des performances, créer des œuvres radiophoniques, composé de la musique, donné des concerts, créer une œuvre d’art public, créer deux chorégraphies pour deux danseuses, créer une œuvre pour le web. J’ai toujours pensé que pour chaque création il n’y avait qu’un seul mode expression approprié. Parfois, il n’y aura que les mots et le livre pour exprimer la vision que j’ai envie d’offrir aux gens, parfois il n’y aura que les sons, l’image, le mouvement, l’espace. Mais là où je suis parfaitement heureux en création c’est lorsque j’écris seul à ma table de travail.
Créer est essentiellement une manière de vivre. Toute ma vie est organisée en fonction de la création. C’est un choix très clair que j’ai fait à l’âge de 16-17 ans : consacrer ma vie à l’étude, la recherche et la création. On peut dire que je suis entré en création comme on entre en religion : par vocation, nécessité intérieure.  Je vis toujours en parfait accord avec ce choix. J’écris pour moi et je publie pour les autres. Cela s’applique également aux autres formes d’expression que j’emploie. Il s’agit de s’offrir une vision pour ensuite l’offrir à l’autre. Jusqu’ici j’ai eu beaucoup de chance dans la diffusion de mon travail. Il a souvent bénéficié des meilleures conditions de publication, d’exposition et autres. J’en suis très conscient.
Je crois avoir toujours exprimé ce qui chantait en moi ; que ce soit par la musique, la littérature ou les arts visuels. Chaque projet (ou création) a sa manière de vivre et d’être. Pour moi, il n’y a vraiment que cela qui compte
Le contexte social, historique est toujours là. Il flotte, omniprésent, quelque part. Il est lié à ma vie. Par contre dans ma création il est peu présent je dirais ; sauf dans mes romans. En arts visuels, je travaille comme un essayiste. Lorsque je crée une œuvre autour de Satie, Flaubert, la comtesse de Castiglione, le dictionnaire de la langue française de Paul Robert, Glenn Gould, Benjamin Franklin, Bouguereau, Gesualdo, Samuel Beckett, les missions spatiales Apollo, et autres personnages de l’Histoire passée et présente. Ils sont des sujets de recherches pour moi, des vies et des lieux à explorer, rien d’autres. Ils sont pour un temps donné des sources d’inspiration pour tel ou tel aspect. Certaines personnes confondent influence et inspiration. Dans mon cas, il s’agit d’inspiration. Lorsque ces projets sont achevés, leurs sujets n’existent pour ainsi dire plus dans ma vie. Je m’en éloigne rapidement. De même, je ne suis pas très attaché à ma propre création. Lorsque je la fais, j’y suis totalement engagé. Une fois terminée, je passe à autre chose. La vie des êtres humains m’a toujours fasciné et donné envie de faire quelque chose ; davantage  qu’un mouvement ou une période de l’Histoire. Mais tout est lié. Je suis dans le présent. Je dirais que pour moi le futur est déjà derrière.
Le mystère de la création je crois. Je travaille toujours seul. Je n’ai jamais aimé travailler en équipe, et ce, depuis l’enfance. À l’université j’ai déjà abandonné un cours parce que nous devions présenter le travail de session en équipe. Je peux y arriver, mais il faut qu’il y ait une parfaite entente avec l’autre et il ne faut pas que cela dépasse trois personnes. Je fais tout pour éviter ce genre de situation. Pour créer je suis heureux et inventif seul. C’est la seule manière pour moi de créer.
J’ai toujours eu besoin de beaucoup de temps pour une nouvelle création. J’y rêve très longtemps. Parfois, la réalisation se fait plus rapidement ; cela dépend des projets (les Pages-Miroirs, par exemple, m’ont demandé quatorze années de travail  pour un temps de conception au départ extrêmement bref). Ce n’est jamais pareil. Je me suis toujours engagé dans des créations qui demandaient beaucoup de temps. Je suis à l’aise dans les projets qui s’étendent sur plusieurs années. C’est mon rythme naturel, je crois. Sans doute parce que j’ai un tempérament contemplatif.  Il m’est arrivé à l’occasion de créer rapidement une œuvre. Mais c’est l’exception. Mon travail est davantage lié au temps qu’à l’espace. Peut-être parce que je suis surtout habité par l’écriture et la musique qui sont des arts du temps. L’espace (sur Terre j’entends) reste pour moi quelque chose d’assez abstrait, sensoriel parfois.
J’aime réaliser les choses lorsqu’elles demeurent au niveau du crayon et de la feuille de papier. Aussitôt que des objets interviennent, j’essaie de ne pas avoir à travailler avec eux. Plus maintenant en tout cas. Dans la vingtaine j’ai travaillé avec toutes sortes d’objets pour réaliser des installations, mais je n’ai jamais eu de réel plaisir. La matière ne m’a jamais intéressé. Ça reste un pis aller pour donner forme, corporifier une idée, une vision. C’est pour cela que les mots et les notes de musique me conviennent si bien. J’explore beaucoup les textures pour dessiner. Mais pour moi cela reste de l’ordre des crayons, peu importe les matières employées. Dessiner c’est écrire. Mais mon grand plaisir  c’est de rêver, penser à une œuvre, en être habité. La réalisation la plus satisfaisante pour moi reste l’écrit.

DESSINER

Dessiner c’est confier à l’autre sa nudité. L’intimité est spectaculaire dans la vie intérieure. J’ai dessiné de la main gauche et de la main droite. Chaque main a son registre, sa tessiture, son débit et sa trajectoire. Tantôt elle délimite, tantôt elle remplit. Les deux modèlent une apparition disparaissante pour reprendre une expression chère au philosophe Vladimir Jankélévitch.
Où est le dessin avant que la main ne s’empare de lui dans l’invisible de la douleur, de la joie, l’éloignement du non-être aux confins du retour ? Il appartient au retour sur soi, aux battements de paupières qui rythment l’éveil, aux frémissements de chaque poil, à la respiration microscopique des pores de la peau. Dans la main qui dessine, les lignes de vie, de coeur et de tête, telles des vignes sur la paume, s’enroulent autour du crayon gras ou fin et libèrent un nouveau-né. Elle le garde ou le jette, l’efface ou le modifie, le maquille ou le dénude, l’accompagne ou l’isole.
Dessiner, c’est libérer la main d’une idée, d’une obsession. 
En regardant le papier vierge, j’aimerais ressentir un vertige à la limite de l’étourdissement, un émoi. Alors le regard de celle qui sait ou celui qui se tait, et inversement, devinerait un dessin en attente. Peut-être y a-t-il au bout des doigts de chaque artiste l’empreinte d’une image où se tient, dans les courbes de ses lignes, un reflet, tel le visage de Narcisse brouillé par les ondes de son cri émerveillé au-dessus des vapeurs de l’eau trouble.
L’Histoire du dessin peut se situer quelque part entre les marges du cahier, calepin, feuilles volantes et autres papiers, capteurs de rêves, pour reprendre le nom de cet objet amérindien.
Les marges des manuscrits sont de petites grottes de Lascaux pour ceux et celles qui écrivent. Dessins, gribouillages, croquis, traits, esquisses et autres essais invitent la main à flâner là où le crayon laisse une trace en devenir.
Écrire, c’est dessiner. Mais l’artiste dessine peu de mots. Son royaume est celui des masses de couleurs, équilibre d’ombres et textures subtiles. Il note les formes, les reflets, les lumières, les matières de ce qui est présent ou pourrait l’être. 
Parfois il écrira sous le dessin un titre, un mot, des chiffres même. Jamais ceux-ci ne ressembleront à ce qu’ils identifient ou désignent. C’est une représentation plus proche de l’écriture de chaque civilisation.
Ce que les mots cèdent à l’image, elle le magnifie, traits et mouvements, pour le porter au diapason de la page.
En musique, le la du diapason est fixé à 440 vibrations par seconde (Hertz). Son tracé ondulatoire s’effectue dans l’air et le temps. Les papiers, les couleurs et les autres supports vibrent également. Ils se déploient dans l’espace et la lumière. Le dessin les parcourt en les habitant.
Ses trajectoires peuvent être d’ordre perceptuel, émotionnel, mystique, incantatoire, contemplatif ou humain. Si toutes ces œuvres, formats optiques, visages de l’au-delà,  pouvaient discuter entre elles, tels les convives du Banquet de Platon, peut-être assisterions-nous à un échange de vues singulier.
La main qui dessine se souvient du temps où elle était intuition, désir secret, état second. Lorsqu’elle trace un passage, un paysage, l’ombre d’un corps humain, l’aire d’une couleur ou les nerfs de la vie, elle s’insinue dans le passé des matières vivantes pour les cristalliser. 
Lorsque je dessine, je ne sais pas pourquoi mes doigts tiennent un crayon, du fusain, un pastel gras ou une goutte de sang que j’étale sur le papier. Ces objets sont les diapasons d’un la dont la hauteur varie sans cesse. Le regard s’insinue, s’infiltre, avance, conserve ou élimine ce que le mouvement trace. La main danse et chorégraphie simultanément. À ce moment, elle est à la fois interprète et œil extérieur. Vient l’abandon, le laisser-aller, le plaisir essentiel. La liberté est au bout des doigts. Il n’y ni plan de vol ni itinéraire. Certains repères remontent à la surface de l’être. L’expérience, le familier, le déjà essayé pilotent ces traçantes que les doigts guident. Puis tout s’arrête. Ce n’est pas l’épuisement ou la fatigue. Non. Le dessin a enfin pris son envol. La tour de lancement est dépassée. Il n’y a plus de risque au sol. Ces fusées dont parle Baudelaire, le vingtième siècle les a transformées en crayons à réactions aptes à dessiner l’exploration spatiale, le ciel pour support, le cosmos en repaire. L’artiste est dès lors placé à l’intérieur du bout de craie qui révolutionnera l’apesanteur des signes, les communications au sol. Ceci n’est pas une fable. C’est le décalque d’une main nouvelle aux aguets de sa propre apparition. Visière levée l’éblouissement du papier m’invite au tutoiement. Il n’y a plus de fléchissement dans l’œil. Iris et cristallin guident la main où elle devra se poser en vision vierge. Ce n’est plus la main crie, mais le manuscrit.
Depuis les débuts de l’humanité, nous dessinons. Au début, avec nos yeux, notre mémoire, notre voix ; puis avec un, deux, plusieurs doigts. Bientôt la main devint pochoir. La Lune sera une feuille de papier sur laquelle nous imaginerons les dessins d’un lapin, un homme sciant du bois, une femme lisant, saint Georges et le dragon, une tortue, un scarabée. Un bestiaire se dessine à sa surface avec les yeux des différentes cultures. Alors les rêves et la mémoire habitent les êtres vivants. Nous ne sauront peut-être jamais ce que ressentent les animaux en regardant la Lune avec ses mers et ses cratères. Voient-ils les formes que nous voyons ? Les ressentent-ils physiquement dans leurs différents cycles de vie et de mort, comme nous ? Ses diverses phases ont une influence sur ce qui vit ici. Le crayon suit alors la voie proposée par la vision, la pulsion de l’artiste. Il est l’intimité, l’audace et la liberté que les coulisses ou le studio de répétition permettent. Une fois sur scène, la création est à toute fin pratique terminée. Je dessine pour essayer, explorer, capter ce que je ne soupçonne même pas. Ma main devient le projecteur d’un film dont la pellicule se crée cadre après cadre et qui possède ses propres projections. Au départ il peut y avoir une intuition, une direction, une idée, une frénésie incontrôlée qui nous entraîne à réaliser. Dessiner est surtout méditer, contempler, voire prier à main ouverte au centre d’un vide en soi qui recevra la vision, l’apparence intérieure à naître. Ces rapports de durée remplacent une mystique du temps : le décalage entre ce qui est ressenti et ce qui se fixe sur la plaque du dessin. Mais ces décalages sont libres. Ils évoluent telles la rotation et la révolution de la Lune autour de la Terre. Tant que nous vivons nous offrons le même versant de notre être aux autres. L’œuvre, l’action, le témoignage deviennent l’autre versant, non pas caché, mais à peine visible. Évoquer l’aspect caché d’un objet par la voie du graphisme nécessite un point de vue différent des autres témoins. Une personne placée sur un point fixe dans l’espace, au bout de la ligne Terre-Lune, verrait la rotation de la Lune sur elle-même (ce qu’aucun être humain n’a encore vu), et derrière elle, celle de la Terre, plus rapide. C’est une question d’angle de vue. Le temps joue peu ici, sinon dans sa manière de permettre au réel d’articuler sa présence à la nôtre. L’artiste témoigne de ce qui est perçu, découvert ou entrevu. Il prolonge, reformule à sa manière les formes, les reflets, les lumières, les matières placées devant lui ou pourraient l’être s’il avait déjà été. Ce qu’il expérimente rappelle ce vers de Baudelaire du poème Une Passante : « Un éclair… puis la nuit ! […] » 
Le caractère immédiat du dessin, sa faculté de capter sans distinction ce qui s’offre entre la mine et le papier, l’huile de lin et le film polyester, offre au corps les forces nécessaires du déploiement. 
J’ai toujours aimé lire les fiches techniques des œuvres sur papier. Le nom des supports, des matières, les ingrédients et pigments retenus transforment l’élan inquiet en bond assuré, observable. Mis bout à bout, les termes parfois techniques opèrent à la manière des potlatchs des Amérindiens : ils sont à la fois fêtes et offrandes. Pour le plaisir, lisons les «mots potlatchs» des œuvres exposées ici. Imaginons qu’ils sont les stances d’une incantation magique où chaque nom d’une composante annonce la vision qui sera vue de tous.
Huile de lin, terre, graphite sur film polyester translucide
Graphite et huile sur papier imprimé
Fusain sur papier
Pastel à l’huile, goudron, cire et impression sur pellicule Mylar
Bâtonnets à l’huile et fusain sur impression à la gélatine argentique sur pellicule Mylar translucide
Pastel à l’huile, pastel sec, huile et fusain sur papier vélin
Acrylique sur papier et clous
Fusain, pastel, graphite et collage sur papier

Ces mots résonnent en silence dans les salles où vivent les oeuvres. Ils veillent en témoins, près des oeuvres, à limage dune carte didentité glissée dans un portefeuille. Ladéquation entre ces mots et leurs dessins tient du mystère orphique et du chant sacré. Rien nest dit mais suggéré. Ces vocables, osselets à jouer au sort, chuchotent par énigme, tel Héraclite ou loracle de Delphes. Mais la parole des œoeuvres présentées est née dune main tendue vers le visible, quête graphique incarnée. Cette quête possède un titre, des dimensions, un volume, une odeur dans certains cas. Cette peau nouvelle, territoire tendu offert au cadre vitré, donne à voir les pores du trait, ses motifs, ses textures et réseaux oniriques.
L’idée de mettre la main dans une trappe invisible qui aspire vous aspire profondément en vous-même m’a parfois éveillé, fait peur. Rencontrer son double n’est jamais agréable. Mais s’il n’y a plus d’attente, de désir, de projet en avant, toute rencontre devient une éclaircie ou des trous de soleil dans le ciel.
Où se trouve le temps, le présent sans le maintenant de la main tenant un point d’interrogation en forme d’oreille ? Sur la feuille, tous les possibles sont là. Ils veillent, près à bondir pour capter l’envol de la liberté. Peut-être la main se perdra-t-elle dans l’immaculé du papier, verso sacré des noirs profonds. Elle tentera de s’en approcher. Dessiner est la voie royale de l’intime dans l’infime. Mais cela doit demeurer simple et naturel. Comme peler un fruit ou couper du pain et dessiner ces actions. Ce ne sont pas des mots, mais les balises d’une dimension qui enveloppe la main et sa plume, une traçante. La main dessine le gant qui lui sied. 
Nous écrivons de gauche à droite, tel le parcours du soleil d’est en ouest. Ailleurs c’est de haut en bas, comme la pluie ou les rayons du soleil. Dessiner ne suit aucune direction prédéterminée. Pour l’astronaute dans l’espace, il n’y a ni haut ni bas. Il en est ainsi de la création. Où commence-t-elle ? Peut-être au même point que notre peau. Où finit-elle ? Là où l’offrande au spectateur est décidée. Où  va l’œuvre qui médite dans la salle du musée ou de la galerie ? Comment respire-t-elle dans l’attente d’un rapprochement avec le visiteur ? La forme d’une oreille. Dessiner est la part intime, immédiate de l’être humain. Pour nommer, décrire, cerner, évoquer ce qu’il voit extérieurement ou intérieurement, il trace quelques lignes. Le Petit Prince de Saint-Exupéry demande : « Dessine-moi un mouton. » Pas sculpter, peindre, graver ou photographier. Non, juste dessiner. C’est la ligne directe la plus simple pour le réel. Elle a le spontané des bras qui se lèvent pour héler un taxi. Le bras trace dans l’air une demande. Le geste est pur, efficace, franc. Une fois assis dans la voiture, la réflexion, l’observation, la contemplation s’amorce. Sur le sable l’orteil ou le pouce trace un cœur, un profil, un nom. L’eau s’avance et se retire avec ce qui fut dessiné. Venus de l’eau, nous y retournons. 
Jusqu’à ce jour, douze astronautes ont marché sur la lune, de 1969 à 1972. Les parcours de ces marches, EVA (extra vehicular activity), sont aujourd’hui encore intacts, puisqu’il n’y a ni atmosphère ni vent sur la Lune. Au grain de poussière lunaire près rien n’a bougé. Sans le vouloir, ces astronautes ont exécuté six nouveaux dessins (certains longs de quelques kilomètres). Un jour, pas si lointain, des voyages touristiques  seront organisés sur la Lune. Il sera possible de visiter ces sites comme nous visitons sur Terre les œuvres monumentales du land art. Les artistes de ce mouvement de l’histoire de l’art du vingtième siècle ont dessiné dans la terre pour révéler au visiteur sa ténuité face au monde et à l’Univers. Marcher dans un dessin, devenir le crayon, la plume, le fusain délimite et définit les apparences enfouies dans notre inconscient. 
Le dernier astronaute à avoir marché sur la Lune à ce jour, Gene Cernan, du vol Apollo 17, a tracé sur le sol lunaire les initiales de sa fille Teresa Dawn Cernan, TDC. Une façon élégante d’inscrire le féminin sur un territoire encore masculin. 
Fascinés depuis la nuit des temps par les formes et visages que nous inventons sur la Lune, quelques humains ont eu la chance d’aller en inscrire de nouveaux.


BOUGER / CHORÉGRAPHIER.

La mort en moins

Le jour où tous les masques du monde se «dé-sculpteront», les arbres retrouveront leurs feuilles et la sève circulera à nouveau sous l’écorce des dieux. Dès lors, bien des livres deviendront florilèges insensés. C’est une intuition inexplicable. Lorsque le bonheur s’empare d’un corps sur la Terre, il y a danse, sans masque, ni symbole. Pulsion, impulsion tout cela se cristallise dans l’oeil du témoin et les muscles bougent.
Nous n’habitons pas tous notre corps de la même manière. Certains le vénèrent, d’autres l’endurent, le glorifient ou le soignent, s’en accommodent, l’entraînent ou  en abusent, l’usent, l’offrent ou le louent. Certains l’observent avec passion d’autres n’y pensent même pas. Mais il est là et il y restera jusqu’à la fin de notre séjour ici-bas.
Enfant j’avais trois passions : observer la nature, l’exploration spatiale et jouer dehors. J’étais très physique, sportif (athlétisme : course, saut en hauteur et longueur, hockey) peu dans ma tête. Derrière notre maison, il y avait des champs à perte de vue. J’ai été tous les insectes, les merles et les carouges, toutes les herbes, les ciels et la terre. La plupart des voisins avaient une piscine. Alors j’ai été tous les astronautes marchant dans l’espace faisant la grimace à la gravité terrestre. Je bougeais sous l’eau dans un semblant d’apesanteur merveilleux. Le bonheur. Tout cela a été mon premier livre de lecture, moi qui détestait lire à la petite école. À l’âge de quinze ans les choses ont changé : mon corps est disparu. Grâce à la musique, j’ai découvert ma véritable vocation : la création artistique. Je m’y suis engagé totalement : écrire, composer, dessiner, explorer, essayer. Du coup le corps et son entéléchie sont passés au second plan. Mais cette pulsion/impulsion tapie au coeur du corps mentionnée plus haut est toujours vivante en moi. Il suffit de l’inviter pour qu’elle se manifeste.
Depuis 1976, j’ai travaillé avec plus d’une dizaine de chorégraphes. Leur manière de créer m’a toujours fasciné. Après toutes ces années auprès d’eux, leur art demeure un mystère pour moi. C’est une alchimie bien proche de la composition musicale quelque part, mais où ?
J’ai longtemps eu un fantasme : être seul en studio avec une danseuse et créer un solo pour elle. Pas pour devenir chorégraphe, je ne le serai jamais. Mais pour connaître la sensation de créer une oeuvre avec quelqu’un, seuls, ensemble. Créer un solo comme on écrit un texte avec une plume sur du papier blanc dans un temps donné, un lieu donné, pour une personne donnée. J’ai réalisé ce fantasme à trois reprises : en 1982 avec la danseuse et chorégraphe Ginette Laurin pour le solo La jouissive d’Elle G ; en 2001 avec la danseuse Manon Levac : Entre deux silences ; et en 2009 avec la danseuse et chorégraphe Louise Bédard : La Soeur de Salomé.
Dans les trois cas, j’avais une image de départ précise à offrir à l’interprète le premier jour de notre rencontre en studio.
En 1982, j’avais dit à Ginette Laurin : Tu es une cantatrice excentrique. Tu fais l’action de chanter. À chaque fois que les sons s’échappent de ta bouche tu les rattrapes avec tes mains, tes doigts pour les remettre dans ta bouche, comme si les sons étaient des bulles qui s’échappaient de ta tête, de ton corps. Très vite tu en émets trop et tu n’y arrives plus ; tu es littéralement débordée.
En 2001, j’avais dit à Manon Levac : Tu te places à l’arrière-scène, côté cour.  Debout, face au public, les yeux fermés, le visage bien ouvert. Tes mains sont à plat, verticalement, tout près de tes oreilles. Ta tête fait plusieurs fois le signe : non, non, non. Comme si tu ne voulais pas entendre quelqu’un qui te parle ou le bruit. Tu veux être entre deux silences,  tes mains, ne plus rien entendre. Tout le solo se dansera sans musique.
En 2009, après avoir dit à Louise Bédard que je souhaitais explorer très librement le récit biblique de Salomé et la décapitation de Iokanann, qui m’avait fasciné en lisant le texte d’Oscar Wilde en 1977, je lui racontai (et jouai devant elle) une scène dont j’avais été le témoin à l’âge de dix-neuf ans. Ce serait le début du solo. Il devait être dix ou onze heures du soir. Je revenais de chez mon amie. Je marchais sur le trottoir. Je retournais chez moi. À un cinquantaine de pieds devant, j’ai vu au milieu de la chaussée, un chat étendu sur l’asphalte mouillée. Il venait d’être frappé par une voiture. Il agonisait. Il vibrait dans les reflets de la nuit. Sa tête était tournée vers le ciel. Ses poils ondulaient au vent. Ça sentait la pluie, les vers de terre. Tout était silence. Il n’y avait pas de voitures. Puis un autre chat est arrivé. Il s’est approché de lui très lentement, le regard fixé, rivé, attiré par le chat mourant. Son corps tout entier le regardait. Il marchait délicatement sur le bout de ses pattes grises, téléguidé, comme pour ne pas déranger la mort qui s’installait dans le corps de l’autre ou la vie qui le quittait. Il se voûtait parfois, effrayé. Il s’immobilisait, une patte en l’air, figé dans son mouvement. Il ouvrait la gueule sans émettre le moindre son. Tout cela très lentement. Dans mes yeux, ce chat exprimait de la fascination, de l’attirance mais aussi de la répulsion. On aurait dit  un somnambule ; en dehors de son corps, mais en même temps, totalement présent à lui. Ces deux chats ne faisaient plus partie de notre dimension de vivants sur Terre. Il y avait une zone magnétique entre eux, attirante et repoussante à la fois. Comme deux aimants qui s’embrassent ou se refusent, rebondissant sur des lèvres invisibles, dégoûtés. Je n’avais jamais rien vu d’aussi étrange de toute ma vie. C’est ainsi que j’aimerais que tu avances en marchant, lentement, vers la tête de ta soeur Salomé, placée devant toi, sur la glace d’un lac gelé, la nuit. Cette tête sera un moulage exact de ta propre tête, Louise. C’est avec elle qui tu danseras. Juste avant, en ouverture, tu feras résonner un diapason trois fois de suite : sur ton coeur, sur ta cuisse et sur ton genoux.  Pour toute musique, tu laisseras mourir la note la trois fois sur ton corps. Acoustique. Il n’y aura aucune amplification. Je ne veux pas de musique. Tout le solo se fera en silence. Aucun décor. Pas d’éclairage ou accessoire. Juste toi, cette tête et la danse que tu vas créer.
Trente-deux plus tard, je voulais revisiter ce tête à tête inquiétant avec Louise Bédard. La Soeur de Salomé ne serait pas une illustration du récit de Wilde, lui dis-je. Tout au plus, je m’inspirerais librement d’une légende apocryphe racontant la mort de cette princesse juive : «Salomé mourut en passant sur un lac glacé : la glace se brisa et elle tomba jusqu’au cou dans l’eau. La glace se reforma autour de son cou, laissant apparaître sa tête, comme posée sur un plateau d’argent.»[1]
Dès le départ j’avais décidé que Louise Bédard danserait avec la tête d’une femme et non celle de Iokanann, un homme. En faisant ma recherche, j’avais lu que le poids moyen d’un tête humaine (tranchée) équivalait environ au 1/7 du poids total du corps. Je souhaitais que Louise Bédard tienne dans ses mains un objet ayant le poids réel de sa propre tête : douze livres environ. Quand je suis allé dans un magasin de sport acheter un poids de cette capacité, j’ai vite compris qu’il serait impossible pour elle (ou quiconque) de bouger, danser, rouler, tenir à bout de bras et dans ses mains, délicatement, à quelques pouces du sol un tel poids. Louise Bédard m’a dit qu’elle pourrait danser avec une charge maximum de trois ou quatre livres (de 1 à 2 kilos), pas davantage.
Durant notre travail de création, Louise Bédard n’a jamais laissé la chorégraphe qu’elle est profondément prendre la place de l’interprète qui s’offrait à moi pour la création de ce solo. C’est l’une de ses grandes qualités. À une seule occasion j’ai demandé à la chorégraphe de m’aider. Je sentais que quelque chose n’allait pas. Je lui ai demandé d’être très franche. Elle m’a regardé avec un grand sourire généreux. «Il faudrait que ça bouge davantage à partir dici, et plus rapidement. Cest trop lent. Oui. Mais comment ? Regardes. Je vais faire deux courtes improvisations pour toi. Lune au sol, lentement. La seconde debout, face au mur, plus rapidement. Prends tout ce qui te plaira. Ensuite, on continue ton solo.» Elle a fait les deux improvisations. Elle venait de me dire : «Il y a ce livre qu’on appelle le dictionnaire : c’est le corps humain. Il est rempli de gestes, de mouvements. Choisis selon les besoins de ton histoire.» Une leçon de chorégraphie toute simple. Une manière d’ouvrir les yeux, de recevoir le corps dans l’espace. Louise Bédard m’offrait du vocabulaire comme on dit. Je l’ai remerciée. L’instant d’après, elle est redevenue l’interprète voulant explorer, exprimer ma vision d’un autre monde. Quel privilège.
L’artiste Dominic Papillon a réalisé le moulage de la tête de Louise Bédard. Ce fut une expérience intense pour elle. Un jour, peut-être, elle en témoignera. Le lendemain, l’artiste m’envoya par courriel des photographies du masque du visage de Louise. Elle avait les paupières baissées, la peau blanche, les lèvres à peine rosées, les rides à nue, presque un masque mortuaire. Ça m’a troublé. Le lendemain, au studio, j’ai apporté ces photos pour les lui montrer. Elle n’y tenait pas. On a continué notre travail de chorégraphie. Elle prenait beaucoup de notes. Parfois, je jouais physiquement devant elle ce que je voulais. Elle était très attentive, méticuleuse. Elle répétait, trouvait la façon d’entrer dans le mouvement, le geste, l’attitude. Très vite c’est devenu son corps à elle, sa respiration, son poids. Ça ne m’appartenait déjà plus. C’était merveilleux. Un jour, je suis arrivé avec une tête de mannequin en striromousse à l’intérieur de laquelle j’avais introduit un poids de quatre livres. On a travaillé tous les jours avec cet accessoire. La vraie tête aurait les cheveux longs, noirs et gris. Ceux d’une femme âgée. À cette époque, Louise Bédard avait teint ses cheveux roux. Ils tombaient aux épaules. Elle a les yeux bleus. Ce serait son visage, certes, mais pas elle. Très tôt, j’ai senti que Louise, pas seulement son corps, était interpellée par le destin de cette femme figée dans la glace. Un jour, j’ai invité la répétitrice Ginelle Chagnon à venir voir notre travail. Cette femme voit tout et connait merveilleusement bien le corps du danseur. C’est précieux pour une interprète et un jeune chorégraphe. «On dirait du Buto par moments.» m’a-t-elle dit. Sa remarque m’a beaucoup touché. À quelques jours de la première, Louise et moi avons cherché ensemble une perruque pour Salomé. Une fois trouvée, je l’ai apportée à Dominic Papillon ainsi qu’un poids de quatre livres. Il a fixé le tout avec beaucoup de soin. Le lendemain la tête était prête. La première au FTA aurait lieu dans deux jours. Louise n’avait pas encore vu ni manipulé la tête ; encore moins dansé avec elle. Louise semblait s’en méfier, la nier, repousser le plus tard possible le moment de cette première rencontre avec elle-même. Le jour venu, j’ai placé la tête sur une petite table dans le studio de danse. Elle tenait en équilibre sur son cou. Un léger voile la recouvrait. J’ai dit à Louise : «Il va falloir que tu la vois. Que tu répètes au moins une fois avec.» Ce n’est pas de gaieté de coeur qu’elle s’est approchée de la table. J’ai enlevé le voile. Louise a vu. Son visage est devenu un roman-éclair d’une incroyable émotion. Comme s’il elle voyait ce qu’il ne fallait pas. On a échangé quelques mots, puis le travail a repris, avec cette nouvelle tête. Je ne saurai jamais ce qui s’est passé en elle,  à ce moment précis. Ni ce qui circule, ou surgit en elle en dansant ce solo devant le public. C’est de l’ordre de l’intime. Je ne me suis jamais permis de le lui demander. En répétition nous n’utilisions jamais la «vraie» tête, sauf les jours de représentations. Le corps n’est pas une idée en l’air... Il est rare qu’une personne ait l’occasion de se voir représentée en trois dimensions. Nous sommes habitués de nous voir en photographie, sur vidéo, dessiné ou peint peut-être. Ce que renvoie de nous le miroir est souvent étrange. Pour nous, l’image de notre visage n’existe qu’en deux dimensions. Alors tenir entre ses mains un instantané matériel de son visage, sa tête, en trois dimensions, grandeur nature, cela est inhabituel et peut déstabiliser.
Dans La soeur de Salomé Louise Bédard est merveilleuse pour plusieurs raisons. Son interprétation est humaine, à la fois fragile et indestructible. Sa présence et son jeu sont en totale complicité avec l’oeuvre qu’elle incarne et la tête de Salomé ; ce visage aux yeux clos d’elle-même, devenu 1/7 de tout son corps. Elle le tient entre ses mains. Il roule entre ses doigts. Elle le porte au bout de ses bras. Elle crée le corps d’une autre femme. Salomé et sa soeur. Elle l’écoute, tempe à tempe, bouche à bouche, lui chuchoter des secrets de femmes. Elle dépose la tête par terre, la regarde, la reprend, la cajole, caresse sa chevelure, la respecte, l’enserre, la met à distance ou s’en rapproche. Entre elles, attirance et répulsion s’unissent, se croisent, se jaugent, se toisent, se laissent et se délaissent dans une zone magnétique étrange. Ces femmes, leurs corps et dimensions, à ce moment précis du solo, font partie du monde des deux chats de mon histoire, la mort en moins. Merci Louise Bédard.



rober racine
Montréal, avril 2017.



[1] Flavius Josèphe, «Guerre des Juifs» et «Antiquités judaïques».

La mort en moins


Nous n’habitons pas tous notre corps de la même manière. Certains le vénèrent, d’autres l’endurent, le glorifient ou le soignent, s’en accommodent, l’entraînent ou  en abusent, l’usent, l’offrent ou le louent. Certains l’observent avec passion d’autres n’y pensent même pas. Mais il est là et il y restera jusqu’à la fin de notre séjour ici-bas. 

Enfant j’avais trois passions : observer la nature, l’exploration spatiale et jouer dehors. J’étais très physique, sportif (athlétisme, hockey, hand-ball), peu dans ma tête. Derrière notre maison, il y avait des champs à perte de vue. J’ai été tous les insectes, les merles et les carouges, toutes les herbes, les ciels et la terre. La plupart des voisins avaient une piscine. Alors j’ai été tous les astronautes marchant dans l’espace faisant la grimace à la gravité terrestre. Je bougeais sous l’eau dans un semblant d’apesenteur merveilleux. Le bonheur. Tout cela a été mon premier livre de lecture, moi qui détestait lire à la petite école. À l’âge de quinze ans les choses ont changé : mon corps est disparu. Grâce à la musique, j’ai découvert ma véritable vocation : la création artistique. Je m’y suis engagé totalement : écrire, composer, dessiner, explorer, essayer. Du coup le corps et son entéléchie sont passés au second plan. 

Depuis 1976, j’ai travaillé avec plus d’une dizaine de chorégraphes. Leur manière de créer m’a toujours fasciné. Après toutes ces années auprès d’eux, leur art demeure un mystère pour moi. C’est une alchimie bien proche de la composition musicale quelque part, mais où ? 

J’ai longtemps eu un fantasme : être seul en studio avec une danseuse et créer un solo pour elle. Pas pour devenir chorégraphe, je ne le serai jamais. Mais pour connaître la sensation de créer une oeuvre avec quelqu’un, seuls, ensemble. Créer un solo comme on écrit un texte avec une plume sur du papier blanc dans un temps donné, un lieu donné, pour une personne donnée. J’ai réalisé ce fantasme à trois reprises : en 1982 avec la danseuse et chorégraphe Ginette Laurin pour le solo La jouissive d’Elle G ; en 2001 avec la danseuse Manon Levac : Entre deux silences ; et en 2009 avec la danseuse et chorégraphe Louise Bédard : La Soeur de Salomé.

Dans les trois cas, j’avais une image de départ précise à offrir à l’interprète le premier jour de notre rencontre en studio. 

En 1982, j’avais dit à Ginette Laurin : «Tu es une cantatrice excentrique. Tu fais l’action de chanter. À chaque fois que les sons s’échappent de ta bouche tu les rattrapes avec tes mains, tes doigts pour les remettre dans ta bouche, comme si les sons étaient des bulles qui s’échappaient de ta tête, de ton corps. Très vite tu en émets trop et tu n’y arrives plus ; tu es littéralement débordée.»

En 2001, j’avais dit à Manon Levac : «Tu te places à l’arrière-scène, côté cour.  Debout, face au public, les yeux fermés, le visage bien ouvert. Tes mains sont à plat, verticalement, tout près de tes oreilles. Ta tête fait plusieurs fois le signe : non, non, non. Comme si tu ne voulais pas entendre quelqu’un qui te parle ou le bruit. Tu veux être entre deux silences,  tes mains, ne plus rien entendre. Tout le solo se dansera sans musique.»

En 2009, après avoir dit à Louise Bédard que je souhaitais explorer très librement le récit biblique de Salomé et la décapitation de Iokanann, qui m’avait fasciné en lisant le texte d’Oscar Wilde en 1977, je lui racontai (et jouai devant elle) une scène dont j’avais été le témoin à l’âge de dix-neuf ans. Ce serait le début du solo. «Il devait être dix ou onze heures du soir. Je revenais de chez mon amie. Je marchais sur le trottoir. Je retournais chez moi. À un cinquantaine de pieds devant, j’ai vu au milieu de la chaussée, un chat étendu sur l’asphalte mouillée. Il venait d’être frappé par une voiture. Il agonisait. Il vibrait dans les reflets de la nuit. Sa tête était tournée vers le ciel. Ses poils ondulaient au vent. Ça sentait la pluie, les vers de terre. Tout était silence. Il n’y avait pas de voitures. Puis un autre chat est arrivé. Il s’est approché de lui très lentement, le regard fixé, rivé, attiré par le chat mourant. Son corps tout entier le regardait. Il marchait délicatement sur le bout de ses pattes grises, téléguidé, comme pour ne pas déranger la mort qui s’installait dans le corps de l’autre ou la vie qui le quittait. Il se voûtait parfois, effrayé. Il s’immobilisait, une patte en l’air, figé dans son mouvement. Il ouvrait la gueule sans émettre le moindre son. Tout cela très lentement. Dans mes yeux, ce chat exprimait de la fascination, de l’attirance mais aussi de la répulsion. On aurait dit  un somnambule ; en dehors de son corps, mais en même temps, totalement présent à lui. Ces deux chats ne faisaient plus partie de notre dimension de vivants sur Terre. Il y avait une zone magnétique entre eux, attirante et repoussante à la fois. Comme deux aimants qui s’embrassent ou se refusent, rebondissant sur des lèvres invisibles, dégoûtés. Je n’avais jamais rien vu d’aussi étrange de toute ma vie. C’est ainsi que j’aimerais que tu avances en marchant, lentement, vers la tête de ta soeur Salomé, placée devant toi, sur la glace d’un lac gelé, la nuit. Cette tête sera un moulage exact de ta propre tête, Louise. C’est avec elle qui tu danseras. Juste avant, en ouverture, tu feras résonner un diapason trois fois de suite : sur ton coeur, sur ta cuisse et sur ton genoux.  Pour toute musique, tu laisseras mourir la note la trois fois sur ton corps. Acoustique. Il n’y aura aucune amplification. Je ne veux pas de musique. Tout le solo se fera en silence. Aucun décor. Pas d’éclairage ou accessoire. Juste toi, cette tête et la danse que tu vas créer.»

Trente-deux ans plus tard, je voulais revisiter ce tête à tête inquiétant avec Louise Bédard. La Soeur de Salomé ne serait pas une illustration du récit de Wilde, lui dis-je. Tout au plus, je m’inspirerais librement d’une légende apocryphe racontant la mort de cette princesse juive : «Salomé mourut en passant sur un lac glacé : la glace se brisa et elle tomba jusqu’au cou dans l’eau. La glace se reforma autour de son cou, laissant apparaître sa tête, comme posée sur un plateau d’argent."1


Dès le départ j’avais décidé que Louise Bédard danserait avec la tête d’une femme et non celle de Iokanann, un homme. En faisant ma recherche, j’avais lu que le poids moyen d’un tête humaine (tranchée) équivalait environ au 1/7 du poids total du corps. Je souhaitais que Louise Bédard tienne dans ses mains un objet ayant le poids réel de sa propre tête : douze livres environ. Quand je suis allé dans un magasin de sport acheter un poids de cette capacité, j’ai vite compris qu’il serait impossible pour elle (ou quiconque) de bouger, danser, rouler, tenir à bout de bras et dans ses mains, délicatement, à quelques pouces du sol un tel poids. Louise Bédard m’a dit qu’elle pourrait danser avec une charge maximum de quatre ou cinq livres, pas davantage. 

Durant notre travail de création, Louise Bédard n’a jamais laissé la chorégraphe qu’elle est profondément prendre la place de l’interprète qui s’offrait à moi pour la création de ce solo. C’est l’une de ses grandes qualités. À une seule occasion j’ai demandé à la chorégraphe de m’aider. Je sentais que quelque chose n’allait pas. Je lui ai demandé d’être très franche. Elle m’a regardé avec un grand sourire généreux. «Il faudrait que ça bouge davantage à partir d’ici, et plus rapidement. C’est trop lent. ― Oui. Mais comment ? ― Regarde. Je vais faire deux courtes improvisations pour toi. L’une au sol, lentement. La seconde debout, face au mur, plus rapidement. Prends tout ce qui te plaira. Ensuite, on continue ton solo.» Elle a fait les deux improvisations. Elle venait de me dire : «Il y a ce livre qu’on appelle le dictionnaire : c’est le corps humain. Il est rempli de gestes, de mouvements. Choisis selon les besoins de ton histoire.» Une leçon de chorégraphie toute simple. Une manière d’ouvrir les yeux, de recevoir le corps dans l’espace. Louise Bédard m’offrait du vocabulaire comme on dit. Je l’ai remerciée. L’instant d’après, elle est redevenue l’interprète voulant explorer, exprimer ma vision d’un autre monde. Quel privilège.

L’artiste Dominic Papillon a réalisé le moulage de la tête de Louise Bédard. Ce fut une expérience intense pour elle. Un jour, peut-être, elle en témoignera. Le lendemain, l’artiste m’envoya par courriel des photographies du masque du visage de Louise. Elle avait les paupières baissées, la peau blanche, les lèvres à peine rosées, les rides à nue, presque un masque mortuaire. Ça m’a troublé. Le lendemain, au studio, j’ai apporté ces photos pour les lui montrer. Elle n’y tenait pas. On a continué notre travail de chorégraphie. Elle prenait beaucoup de notes. Parfois, je jouais physiquement devant elle ce que je voulais. Elle était très attentive, méticuleuse. Elle répétait, trouvait la façon d’entrer dans le mouvement, le geste, l’attitude. Très vite c’est devenu son corps à elle, sa respiration, son poids. Ça ne m’appartenait déjà plus. C’était merveilleux. Un jour, je suis arrivé avec une tête de manequin en stryromousse à l’intérieur de laquelle j’avais introduit un poids de quatre livres. On a travaillé tous les jours avec cet accessoire. La vraie tête aurait les cheveux longs, noirs et gris. Ceux d’une femme âgée. Dans la vie, Louise Bédard a les cheveux roux tombant aux épaules, les yeux bleus. Ce serait son visage, certes, mais pas elle. Très tôt, j’ai senti que Louise, pas seulement son corps, était interpellée par le destin de cette femme figée dans la glace. Un jour, j’ai invité la répétitrice Ginelle Chagnon à venir voir notre travail. Cette femme voit tout et connait merveilleusement bien le corps du danseur. C’est précieux pour une interprète et un jeune chorégraphe. «On dirait du Buto par moments.» Sa remarque m’a beaucoup touché. À quelques jours de la première, Louise et moi avons cherché ensemble une perruque pour Salomé. Une fois trouvée, je l’ai apportée à Dominic Papillon ainsi qu’un poids de quatre livres. Il a fixé le tout avec beaucoup de soin. Le lendemain la tête était prête. La première au Festrival TransAmérique aurait lieu dans deux jours. Louise n’avait pas encore vu ni manipulé la tête ; encore moins dansé avec elle. Louise semblait s’en méfier, la nier, repousser le plus tard possible le moment de cette première rencontre avec elle-même. Le jour venu, j’ai placé la tête sur une petite table dans le studio de danse. Elle tenait en équilibre sur son cou. Un léger voile la recouvrait. J’ai dit à Louise : «Il va falloir que tu la vois. Que tu répètes au moins une fois avec.» Ce n’est pas de gaieté de coeur qu’elle s’est approchée de la table. J’ai enlevé le voile. Louise a vu. Son visage est devenu un roman-éclair d’une incroyable émotion. Comme s’il elle voyait ce qu’il ne fallait pas. On a échangé quelques mots, puis le travail a repris, avec cette nouvelle tête. Je ne saurai jamais ce qui s’est passé en elle,  à ce moment précis. Ni ce qui circule, ou surgit en elle en dansant ce solo devant le public. C’est de l’ordre de l’intime. Je ne me suis jamais permis de le lui demander. En répétition nous n’utilisions jamais la «vraie» tête, sauf les jours de représentations. Le corps n’est pas une idée en l’air... Il est rare qu’une personne ait l’occasion de se voir représentée en trois dimensions. Nous sommes habitués de nous voir en photographie, sur vidéo, dessiné ou peint peut-être. Ce que renvoie de nous le miroir est souvent étrange. Pour nous, l’image de notre visage n’existe qu’en deux dimensions. Alors tenir entre ses mains un instantané matériel de son visage, sa tête, en trois dimensions, grandeur nature, cela est inhabituel et peut déstabiliser.
Dans La Soeur de Salomé Louise Bédard est merveilleuse pour plusieurs raisons. Son interprétation est humaine, à la fois fragile et indestructible. Sa présence et son jeu sont en totale complicité avec l'oeuvre qu'elle incarne et la tête de Salomé ; ce visage aux yeux clos d'elle-même, devenu le 1/7 de tout son corps. Elle le tient entre ses mains. Il roule entre ses doigts. Elle le porte au bout de ses bras. Elle crée le corps d'une autre femme. Salomé et sa soeur. Elle l'écoute, tempe à tempe, bouche à bouche, lui chuchoter des secrets de femmes. Elle dépose la tête par terre, la regarde, la reprend, la cajole, caresse sa chevelure, la respecte, l'enserre, la met à distance ou s'en rapproche. Entre elles, attirance et répulsion s'unissent, se croisent, se jaugent, se toisent, se laissent et se délaissent dans une zone magnétique étrange. Ces femmes, leurs corps et dimensions, à ce moment précis du solo, font partie du monde des deux chats de mon histoire, la mort en moins.

Merci Louise Bédard.

1 Flavius Josèphe, «Guerre des Juifs» et «Antiquités judaïques». 

© Rober Racine, 2012

La mort en moins, Spirale , arts, lettres, sciences humaines. Numéro 242, automne 2012, pp. 42-44. Montréal, Québec. "Dossier : États de corps". Sous la direction de Michèle Febvre et Guylaine Massoutre.